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Quelque Chose de Cristallin et d’Organique

Nous nous tenons au centre du vide. Il y a une sorte d’écume, d’écume de la matière, de particules fugaces qui sortent de ce vide et y retournent aussitôt mais, entre-temps, elles font la liaison entre nos corps et ce vide. Nous sommes dans l’ombre, mais cette ombre n’est pas privée de lumière. Il semble que le monde soit infini en profondeur. Qu’il nous traverse. Nous voilà couchés. Nous respirons par saccades. Nos lèvres vont s’ouvrir. Quelque chose de cristallin va couler entre elles.

J’inspire et tu expires. L’air entre et sort de tes poumons, ma cage thoracique se soulève. L’air pénètre. L’air chargé de l’odeur de ta peau s’engouffre au fond de mon larynx et dans ma trachée, puis se répartit dans les bronches qui alimentent cette sorte de corail que forment mes poumons. Tu inspires et tu sens que les molécules d’air passent dans ta poitrine, dans toute cette ramure de bronchioles de plus en plus fines, tellement fines à la fin qu’elles ne se divisent plus, sont des culs-de-sac, des terminaisons. Et je sens ces alvéoles accueillir l’air au sein de leurs alcôves. Et je peux prendre une inspiration profonde et je peux, poumons bloqués, imaginer les molécules d’air suspendues, au creux des alvéoles, flottant dans le temps arrêté de cette suspension, cette apogée de la courbe respiratoire. J’ai respiré ta peau pour la première fois.
Tu es là, dans mon corps.
Je reste suspendue à ta bouche dans cette inertie à partir d’où le mouvement va pouvoir, mais pas tout de suite, s’inverser, se renverser. Mon inspiration se faire expiration. Le flot d’air rempli de toi refluer dans le sens contraire et reparcourir tout le chemin à rebours une fois relâchés le diaphragme et les autres muscles. Pour l’instant l’air est à l’arrêt , emprisonné, immobile, peut-être juste agité de cette sorte de vibration qui caractérise les molécules captives. C’est un moment irrésolu. C’est un instant à peu près d’équilibre. Tu es là. C’est ce que tu me donnes en premier. Avant même que j’ouvre la bouche, que je te lèche, l’odeur salée de ta peau. Discrètement des échanges ont lieu à ce moment, au plus profond de mes poumons. Mon sang circule sinueusement dans les capillaires entourant les alvéoles, il est en train de capter tes molécules, de les aspirer, tu es en train de me subjuguer. Sous ta main posée sur ma poitrine, tes molécules se laissent glisser doucement dans mon sang, comme dans un ruisseau tiède. Et tu comprends, tu sais, tu t’aperçois que dans le même temps, en sens inverse, passent le sel de ma peau dans tes veines : c’est un échange, c’est comme un échange de prisonniers la nuit.

Ça se renouvelle. C’est chaque seconde passée contre toi.

Maintenant tu circules librement dans mes veines. Les molécules chargées de toi sont venues s’enchâsser dans mon hémoglobine, mes globules rouges sont comme sertis de toi et flottent au gré du courant, sont une multitude de petites bouées molles, des genres de micro-tortues ballottées au gré du courant, lascives, aveugles, abandonnées. Ça coule dans le plasma, c’est chaud, c’est gras et c’est épais, c’est confortable.
Voilà.
Les globules rouges se laissent porter par le courant, s’écrasent et rebondissent les uns contre les autres, tamponnent de grosses masses informes qui sont les globules blancs, tourbillonnent au milieu de milliers de plaquettes, de nutriments, de substances chimiques, d’hormones sexuelles, se jettent dans des veines de plus en plus vastes, fleuves bouillonnants, flots qui roulent et grossissent et montent en puissance pour, d’un coup, déboucher droit dans mon coeur par les veines pulmonaires. Droit dans ton coeur. Mon coeur a battu en deux temps. Tu peux l’entendre si tu l’écoutes, un/deux, un/deux.

Tu l’entends, mon coeur bat, les nerfs font battre ton coeur. Tu entends battre mon coeur amoureux. C’est un battement fort, un battement binaire, régulier, à peu près 65 bpm. Il se répète. Les échanges vont continuer leur chemin dans nos corps. Des fluides clairs vont s’emparer de moi. A travers la fenêtre, le soleil retient sa lumière, le jour vient de poindre. Le soleil retient sa lumière, parce que pour lui perdre un grain de lumière, un photon, c’est comme pour toi, perdre une goutte de sang. « C’est ton sang mon amour ». C’est ce que j’entends quand le jour se lève. Quelque chose de cristallin et d’organique.

© Karen Mary Berr - All rights reserved

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