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DEPOSITION


C’est à peu près ce dont je me souviens. C’était en août; le feu cette année-là avait noirci les collines et détruit tout un village, un vent sec a subsisté ainsi, trois, quatre jours après mon arrivée, tel une flamme sur la peau, quelque chose d'incomparable, qui vidait les rues et ne s'était jamais vu jusqu'alors. L’herbe était dure et n’avait pas de couleur, pas plus que le sable, la terre, les criques. Quand le vent est tombé, les sentiers s'étalaient en serpents écarlates sous les aiguilles de pin. Autour, tout était blanc. Les voiles aux fenêtres, l’écume, le ciel, le sel. Les fluides qui séchaient sur nos corps. La nuit, on entendait la mer, on pouvait sortir de la chambre et glisser dans l’eau comme on se glissait sous les draps. Le jour, le soleil montait tel une rosée, le temps était clair et statique; les heures, vagues.


Il y avait un grand lit au centre de la chambre, rien d'autre. Je suis restée sur ce lit des jours, des nuits durant, une sorte de désertion somptueuse. C’était la dernière station avant le désert, l’escale précédant le voyage sans retour. Il m’avait écrit : “Je voudrais te voir la tête renversée en arrière, la ligne du cou brisée, le corps en feu.” Des phrases précises, de plus en plus crues. Sa franchise m’avait éblouie, au sens littéral du terme, comme le glissement des phares sur un animal. “Sache qu'il me sera impossible de ne pas te baiser sur le champ, sur le carrelage de la salle de bains, entre la porte et le lit.” Tout a commencé par écrit, à la suite d'une projection de l'un de mes films dans une galerie parisienne. Je ne l'avais jamais rencontré. Dès les premiers messages, j'ai su que nous étions dans le sexe jusqu'au cou. Il y avait dans le rythme de nos échanges un crépitement souterrain, cette force liquide et rouge du désir. J'ai essayé de le contenir, de rester lucide. A tort. Le barrage que j'érigeais avec soin s'est brisé d'un seul coup. J'étais seule dans l'appartement que j'habitais alors à Paris, j'avais son image toujours à l'esprit, je voyais partout, bien plus que son corps, son visage, tel que je l'avais découvert sur une photographie. Son visage, si désespérément beau. Il avait ce je ne sais quoi de Baudelairien, dans les yeux, dans le sourire, aucun homme selon moi ne portait si bien la mélancolie. Mais ce qui s'est joué là n'a rien à voir avec la mélancolie. Elle a disparu à cet instant, avec le reste du monde. Il n'est resté que le vertige. La raison derrière laquelle je m'abritais n'était plus d'aucune utilité. Le sexe et l'esprit s'étaient mêlés, de façon insidieuse. Il n'y avait de sexe entre lui et moi que par les mots. Pas d'esprit sans sexe. ni de sexe sans esprit. Ce fleuve rouge qui m'engloutissait était un fleuve intelligent. J'ai vacillé et me suis retrouvée allongée sur le dos, je suis tombée comme une forteresse, ouverte par tous les orifices, mon corps pris dans cette masse mouvante qui me sondait rythmiquement. Les mains immobiles posées à plat sur le sol, je n'ai pas bougé le petit doigt. Je ne savais pas si je descendais en spirale vers les profondeurs ou si je m'élevais d'un trait vers le soleil, et là, dans ce tourbillon, j'ai senti ce creux entre mes cuisses se remplir de lui, de frissons et de flots de sperme, j'ai été submergée de plaisir quelque part au confluent du réel et de l'irréel. Je suis restée un moment à terre, sous l'effet de cette décharge. Je n'ai pas compris ce qui m'arrivait, je n'ai pas réalisé qu'il était déjà trop tard, que son magnétisme avait pris forme et que d'armes, je n'en avais plus.


Quand je l'ai rencontré, je n'ai pas évoqué cet épisode. La maison était telle qu’il l’avait décrite, elle se confondait avec la terre et la mer dans une perfection minérale. J’avais roulé des heures la nuit pour arriver là, perdue mais exultante. Cette urgence avait quelque chose à voir avec l’amour, le côté accidentel de l’amour, deux personnes blessées dont une grave. A partir de là, tout s'est amplifié. Le monde entier semblait se secouer avec plus de force, les bateaux filer ou sombrer plus vite, les oiseaux glisser plus près des avions ou s'écraser plus brutalement sur les falaises, partout un courant à haute tension traversait la vie. Je ne pourrais jamais plus vivre de cette façon, comprenez-moi bien, cette façon que j’avais de vivre avant.
Quand je retourne dans sud de la France aujourd’hui, les aiguilles de pin me déchirent les mains. La lumière est une braise dans l’oeil. Des vagues de sel se mettent en travers de ma peau pour me faire tomber. Je me sens végétale, dans mes veines coule une sève très pâle, je voudrais qu’on me plante dans le sol. Les gens marchent dans la rue autour de moi d’une manière extrêmement normale. Ils croient savoir.
Notre histoire circule de bouches en bouches, mais ce n’est pas la nôtre.

© Karen Mary Berr - All rights reserved

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